Lacrimosa de Régis Jauffret

Publié le par Lucretius

J'ai un faible pour Régis Jauffret. J'avais lu avec passion Asiles de fous, où les délires s'entrecroisaient merveilleusement, et finissaient par dessiner en arrière fond une image terrifiante de la maternité et de la famille. Cet auteur a toujours plus ou moins écrit selon un système qui tient à l'enchêtrement de récits dont on ne sait s'ils sont réels ou imaginaires, et qui peuvent se contredire, mais qui, par leur fausseté même, permettent une plongée dans l'imaginaire du personnage, donnent un point de vue, et n'ont rien d'une fantaisie gratuite. Sur cette base, on s'est habitué à des consructions virtuoses et angoissantes.


Dans le dernie roman de Jauffret, Lacrimosa, les critiques ont cru y voir une remise en cause par l'auteur de son propre art. Il aurait renoncé à ses dispositifs habituels, face au bouleversement causé par le suicide d'une amie très proche. Le roman se présente comme un échange épistolaire entre cette morte et l'auteur, dans lequel celui-ci est sans cesse remis en question, sapé, fustigé, ridiculisé. Mais l'élément biographique, l'élément vécu, métamorphose-t-il à ce point l'écriture de Jauffret?


Notons d'abord que Jauffret se met en scène avant tout comme écrivain, ou comme "scribouillard', et non comme acteur de cette pauvre histoire d'amour. Ce que la morte interroge sans cesse, c'est cette machine à fictions. Mais celle-ci continue néanmoins de fonctionner. Pire, la morte fait partie de ce dispositif, sa voix est volée. Elle ne cesse d'ailleurs de s'en plaindre. On pourrait penser aux vers d'Apollinaire qui décrivent le poulpe :

Jetant son encre vers les cieux,
Suçant le sang de ce qu'il aime,
Et le trouvant délicieux,
Ce monstre inhumain, c'est moi-même.

Le poulpe inhumain de la littérature absorbe dans ses visquosités un drame réel. Et la voix qui se révolte, la voix qui ne cesse de dire qu'elle ne peut pas se communiquer depuis le royaume des morts, cette voix impossible, est celle même que Jauffret, me semble-t-il, a toujours recherché dans ses délires entrecroisés. A l'intérieur même de cet objet contradictoire, sans issue, se dessinent des situations qui renvoient à cet ensemble. Ainsi la future défunte, employée par une radio, doit rechercher le bonheur partout, dans les hôpitaux et les cimetières, alors qu'elle même est dépressive. Par cette recherche du bonheur n'importe où, l'auteur ne se livre pas simplement à un exercice de férocité, somme toute facile, envers les pauvres marchands de bonheur médiatique. Il donne surtout à voir  un délire social qui piège les personnages, et qui s'intègre dans le jeu diabolique des grandes et des petites fictions.

On pourrait croire à cause du titre Lacrimosa que la figure de cette journaliste suicidée est christique, et qu'il s'agit de faire renaitre la figure de la morte.

Stabat mater dolorosa
Juxta crucem lacrimosa
Dum pendebat filius

Après le spectacle poignant, de la douleur maternelle, devrait venir le salut. Mais nulle rédemption chez Jauffret, ce personnage n'est pas le Christ, et n'éveille chez sa mère qu'une douleur sans lendemain, delaquelle on ne fera aucun profit spirituel – on ne saurait en effet tenir pour tel le pauvre petit pardon par lequel la fiction est justifiée. L'esprit est un souffle, nous n'avons là que grincements.



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I
je pourrais peut-être te proposer un bouquin...je ne sais pas si tu l'as lu, c'est "L'élégance du Hérisson" de Muriel Barbery . Je te le conseille, il est génial !
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