Hampâté Bâ, Petit Bodiel et autres contes de la savane
En mettant par écrit divers contes de la savane, Amadou Hampâté Bâ livre à la fois un travail scrupuleux d'ethnologue, et une authentique création par le style. J'ai néanmoins une réserve à propos du titre : Petit Bodiel et autres contes de la savane relève davantage du genre de la fable que celui du conte, et leur lecture m'a fait bien plus songer aux fables d'Ésope ou du Pancatantra, qu'aux contes de Grimm. Ainsi, dans L'Hyène et le lion endormi, on voit une hyène qui, parce qu'elle croit le lion mort, se vante soudain de ne lui céder en rien, et décrète l'égalité. Mais le réveil du lion met fin à ses rêveries, par un duel, où le lion simplement parce qu'il est le plus fort, réinstalle la relation de domination qui n'avait cessé que le temps d'un somme. Ensuite l'Hyène, en absence du lion se réfugie dans des discours de mauvaise foi, destinés à faire croire que l'ordre des choses a bel et bien changé, mais se trouve confrontée au ridicule. Il s'agit d'illustrer la permanence des relations de dominations (ce qui ne les justifie pas), et le ridicule des subterfuges des dominés. Les animaux représentent des statuts sociaux, des postures morales - ou immorales - et le tout forme une cruelle fable politique. Les fables contiennent toutes des enseignements limpides, souvent intéressants, et qui ne sont pas si éloignés de ceux qui sont divulgués par des traditions autres.
L'une des fables les plus développées et les plus passionnantes est la première, celle de Petit Bodiel le lièvre. C'est l'histoire d'un petit nabot, sorte d'avorton qui ne cesse de péter et de pisser dans sa chambre, au point de provoquer le désespoir de sa mère. Quand la colère de la mère éclate enfin (suite aux remarques perfides de ses amies), le petit lièvre part en quête pour trouver Allawalam, le dieu suprême, afin qu'il lui donne le don de Ruse, pour dominer le monde. Retourné sur terre, il réussit à ourdir des stratagèmes impressionnants, à exploiter le travail de bêtes bien plus fortes que lui, en faisant miroiter les désirs, et en faisant jouer les ressorts de la vanité. Mais cette ruse n'est pas la sagesse, et la fable va le montrer. Ceci n'est qu'un résumé un peu rapide, qui ne saurait rendre compte de la richesse du contenu, et du bonheur qu'il y a à lire ce style. La fin de l'histoire est aussi subtilement faite qu'une métamorphose d'Ovide.