Emmanuel CARRÈRE, D'autres vies que la mienne

Publié le par Lucretius

Emmanuel Carrère s'est distingué comme un explorateur terrible des visquosités intérieures, de ses propres névroses. Dans l'admirable Adversaire il décrivait et analysait le cas de Jean Claude Romand, qui a passé sa vie en mentant à sa famille, jusqu'à ce qu'il la tue car son mensonge ne tenait plus. Carrère est allé si loin qu'il trouvait des points d'identification entre Romand et lui-même.  Roman russe plongeait plus avant dans la description précise et sans complaisance d'un mal être fondamental.

D'autres vies que la mienne  se distingue des deux autres romans précédents, en ce qu'il décrit une sortie possible de cette angoisse. Mais cela se fait en cohérence avec le reste de l'oeuvre, par le récit d'autres vies, avec lesquelles celle de l'auteur entre en résonnance. Dans tous ces livres, et particulièrement le dernier, l'art du rapprochement, de la comparaison d'une vie à l'autre, est poussé à son sommet. C'est cette manière de rechercher ce qu'il partage avec les autres, qui fait de Carrère un écrivain singulier, qui ne tombe ni dans la littérature égolâtre, ni dans la posture factice de l'engagement purement altruiste. Et ces rapprochements si précieux sont toujours exposés simplement : il n'y a pas de honte à ramener les évènements extérieurs à soi, c'est au contraire une manière d'apporter un double éclairage.

Carrère traite toujours avec clarté et précision  des matières délicates dans lesquelles tant d'autres écrivains se sont cassé la figure.
Sur un sujet comme l'affaire Romand, il aurait pu sombrer dans le sensationnel. Sur les affaires de famille et de sentiments qu'il traite dans Roman russe il aurait pu tomber dans le narcissisisme inintéressant qui se dégage d'un grand nombre d'écrivains français d'aujourd'hui. Dans D'autres vies que la mienne menaçait l'écueil le plus redoutable qui soit, celui qui peut discréditer à jamais un écrivain, et le marquer d'une honte éternelle : le culcul. En effet, Carrère raconte des histoires de personnes courageuses, qui affrontent des situations terribles et injustes; et en racontant ces vies tragiques mais belles, il se reconstruit. Une matière parfaite, admirable, pour un roman de rédemption plein de bons sentiments et de moraline. Un de ces romans que j'adore détester (voir ). Mais, suprême habilité, il parvient à rester juste, sans jamais faire de minimalisme, à saisir les choses sous son angle, et à faire de cette matière une oeuvre personnelle, passionnante. La description de deux juges boiteux spécialisés dans les affaires de surendettement, est absolument grandiose. Une vraie grandeur se dégage, sans que jamais le style ne vienne la gonfler artificiellement.

CARRÈRE Emmanuel, D'autres vies que la mienne, P.O.L., 2009.
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