Hannah ARENDT, Condition de l'homme moderne

Publié le par Lucretius

Hannah Arendt propose dans la Condition de l'homme moderne une intéressante mise en perspective de nos modes de vie. Il s'agit de saisir les évolutions de concepts qui définissent notre condition, et qui semblent souvent aller de soi (le travail, la société, etc.). Le sujet est ambitieux, mais Hannah Arendt parvient à poser clairement des concepts pertinents. Je résumerais grossièrement ainsi:

La vie active est répartie en trois domaines :

le travail, qui correspond aux nécessités vitales de l'homme, et impose production et destruction, peine et soulagement.

l'œuvre, qui consiste à produire quelque chose qui est destiné à durer, et qui échappe aux cycles naturels. Il construit par l'artifice le monde qui nous survit.

l'action, dont le domaine est la vie commune, politique.

La vie active est elle-même opposée depuis Aristote à la vie contemplative, caractérisée par la non soumission aux cycles naturels, et la compréhension théorique des faits généraux. La vie active, dans le domaine de la politique vise à l'immortalité (survie prolongée dans ce monde), et la vie contemplative vise à l'éternité (qui dépasse les contingences de ce monde).


L'homme est défini par Aristote comme un animal politique, ce qui a été traduit par animal social. Or c'est un contre-sens. La societas désigne au départ une alliance visant un but précis (prise de pouvoir, crime...). Ensuite, elle désigne l'association centrée autour du noyau familial, l'oikia, chez les grecs. La société constitue fait donc partie du domaine privé, et répond à des nécessités naturelles, qui impose productions et destructions incessantes et répétitives. Or pour un grec, le domaine privé, est ce qui manque fondamentalement de liberté. Il s'oppose au domaine public, celui de l'action et de la parole. Les citoyens y jouissent d'un statut égal, contrairement à la société, centrée autour du père de famille, qui est extrèmement hiérarchisée. L'élévation au domaine public suppose que soint réglées les problèmes de subsistance, et réclame donc des esclaves qui servent d'outil à cela.

Par la suite, le domaine privé, économique et social, a investi l'espace public, et entrainé la chute de l'antique distinction. Le privé ne s'oppose plus au politique, mais au social (il en constitue un abri). À tous les niveaux, la société est normalisée. Il ne s'agit plus d'affirmer une liberté politique, c'est au contraire la gestion économique du monde qui s'affirme, et entraine une soumission aux nécessités à tous les niveaux. Le déploiement de l'administration depuis le bas empire est significatif de cette évolution.

Le domaine public se distingue de la nature, il est un monde fabriqué et durable, qui rassemble les hommes, mais les sépare en même temps. Dans ce monde, chacun y occupe une place particulière, qui donne lieu à une perspective différente. Les individus n'y sont pas réduits à leurs dénominateurs communs définis par les nécessités vitales.


L'antique distinction entre travail et œuvre s'effrite, le travail en tant que processus vital, est une force, selon l'analyse de Marx. Celle-ci est utilisée, exploitée dans la société moderne. Les produits du travail sont voués à la consommation, destruction rapide, et s'opposent aux produits de l'œuvre. Les produits traditionnellement destinés à durer rentrent eux aussi dans le cycle de production, consommation, destruction.

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Publié dans Philosophie

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