Deux traduction de l'Odyssée

Publié le par Lucretius

Homère est une plaie pour les taducteurs, ainsi que pour les lecteurs de traductions. Toutes ces phrases tournées d'une manière qui ne peut pas se rendre en français, tous ces mots étranges composés d'autres mots, ont de quoi torturer tous ceux qui voudraient écrire un texte en vrai français, sans éliminer toute la poésie de l'original. Souvent obnubilés par le grec original, les traducteurs ont voulu faire très près du texte, et en ont oublié leur langue maternelle. Mais le pauvre lecteur peut se sentir écoeuré dans cette langue qui n'est pas vraiment la sienne, et qui est généralement très éloignée de la grâce de l'original.


Je vais faire un petit exercice de comparaison (en plusieurs épisodes), pour voir laquelle, parmi les traductions de l'Odyssée que j'ai sous la main, est la meilleure, ou du moins, la plus supportable.
Je choisis de prendre un extrait très précis que je commente en détails, pour bien saisir la manière du traducteur.
Ce sont des vers décrivant l'île des Cyclopes (IX, 106-111) :


Κυκλώπων δ' ἐς γαῖαν ὑπερφιάλων, ἀθεμίστων

Ἱκόμεθ', οἵ ῥα θεοῖσι πεποιθότες ἀθανάτοισιν

Οὔτε φυτεύουσιν χερσὶ φυτὸν οὔτ᾽ ἀρόωσιν,

Ἀλλὰ τά γ᾽ ἄσπαρτα καὶ ἀνήροτα πάντα φύονται,

Πυροὶ καὶ κριθαὶ ἠδ᾽ ἄμπελοι, αἵ τε φέρουσιν

Οἶνον ἐριστάφυλον, καί σφιν Διὸς ὄμβρος ἀέξει


La traduction la plus répandue, et qui fait référence depuis un certain temps, est celle de Victor Bérard. Voici ce qu'elle donne pour le passage cité plus haut:


De là, nous arrivons au pays des Yeux Ronds, brutes sans foi ni lois, qui, dans les Immortels, ont tant de confiance qu'ils ne font de leurs mains ni plants ni labourages. [Sans travaux ni semailles, le sol leur fournit tout, orges, froments, vignobles et vin des grosses grappes, que les ondées de Zeus viennent gonfler pour eux.]


Globalement le traducteur a respecté la syntaxe de la phrase, ce qui lui donne une tournure lourde en français. Une inversion étrange, et non motivée par l'original grec : « qui, dans les dieux immortels ont tant de confiance », ne contribue pas à rendre la sauce plus digeste. Pourquoi pas « qui ont tant de confiance dans les dieux immortels » ? Peut-être Bérard a-t-il voulu escamoter la bizarrerie de sa tournure : on a confiance en quelqu'un, pas dans quelqu'un; malheureusement "en les dieux" passe mal aussi. Pour camoufler l'embarras, l'inversion pouvait donner une allure poétique, mais le résultat n'est pas très heureux.


Bérard est piégé par la syntaxe, mais il l'est également par le lexique. Il est bien difficile de traduire « ampeloi, hai te phérousin oinon eristaphylon », littéralement (et mochement) : « vignes qui portent le vin tiré des grosses grappes ». Tiré des grosses grappes traduit ici le seul adjectif eristaphulon ; là où le grec met un seul mot compact, qui dit tout rapidement, le français développe lourdement. Le traducteur pour alléger, choisit de considérer séparément la vigne et le vin, et de les mettre sur le même plan, ce qui porte atteinte au sens : je serais curieux de voir un sol qui fournit du vin comme il fournit du blé. Et qui pourra m'expliquer ce qu'est le vin des grosses grappes ?

Bérard fait aussi une transposition étonnante dans la traduction des deux adjectifs qui qualifient les cyclopes hyperphilôn et athemistôn. Le premier comporte une idée d'excès, par la préposition hyper, et plus précisément de débordement. Les cyclopes débordent, mais de quoi ? On pense souvent à l'hubris, la démesure, l'orgueil, mais on peut aussi penser à l'arrogance et l'impétuosité. Le deuxième adjectif comporte au contraire la marque de la privation, par la préposition a. Les cyclopes ont de l'orgueil en excès, mais ils sont privés de justice, ou de lois. Bérard choisit de transposer ces deux adjectifs en un groupe nominal, hyperphialôn devenant brutes, et athemistôn « sans foi ni loi ». C'est en soi une excellente idée, qui permet de rendre la phrase plus coulante. Par ailleurs « brutes » rend bien l'idée d' « hyperphialôn » ; j'ai néanmoins un doute sur « sans foi ni loi », car la notion de foi n'est pas du tout présente ici, et la suite montre que les cyclopes n'en manquent pas vis-à-vis des dieux.

Ce passage n'est qu'un petit aperçu des maladresses de Bérard, dont la traduction est à la fois imprécise et inélégante.


Le poète Philippe Jacottet a aussi proposé sa traduction, voici ce que cela donne pour notre passage :


 Nous atteignîmes un pays de hors-la-loi,

les Cyclopes ; ceux-ci, faisant confiance aux immortels,

ne plantent pas de plantes de leurs mains ni ne labourent ;

tout pousse sans labour et sans semailles dans leur terre,

l'orge comme le blé, et la vigne portant le vin,

de lourdes grappes que grossit la pluie de Zeus.


Là je dois dire que je respire bien mieux. D'abord Jacottet a fort heureusement cassé la phrase : la relative à tiroirs ne passant pas en français, il en a fait un segment de phrase isolé par les deux points ; le démonstratif « ceux-ci » remplace le relatif « qui ». Il aurait pu aller plus loin, je pense, car « ceux-ci » est assez lourd en soi. Pourquoi pas : « Faisant confiance aux immortels, ils ne plantent pas... » ? On peut également ne pas apprécier « ne plantent pas de plantes », même si le texte homérique présentait un jeu semblable. On regrettera surtout que le mot « huperphialôn » soit omis. Ces trois réserves émises, cette traduction est claire, bien cadencée, et sans lourdeur invalidante, comme chez Bérard.

Le vocabulaire utilisé est plus simple, moins pédant (la pluie vaut mieux que l'ondée, la plante vaut mieux que le plant), et de meilleur goût (comparer les lourdes grappes aux grosses grappes).

Donc à tout prendre, entre les deux, celle de Jacottet, malgré certaines imprécisions, est nettement supérieure, et a le plus de chance, par sa qualité littéraire, de rapprocher le lecteur de la poésie d'Homère.

 

HOMERE, Odyssée, trad. Victor bérard, Belles lettres, classiques de poche, 3 vol., bilingue.

HOMERE, Odyssée suivi de "des lieux et des hommes" par François HARTOG, trad. Philippe Jacottet, La Découverte, coll. Poche.



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Publié dans Comparaisons

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Je souhaiterais quand même faire remarquer que certaines lourdeurs apparentes des deux traductions proviennent en soi de choix effectués par les traducteurs ; car il ne faut pas oublier que ce qui fait, sur ce court extrait de Bérard, qu'on sente des lourdeurs, des inversions étranges, c'est le choix du traducteur de traduire toute l'Odyssée en alexandrins blancs, et coupés à l'hémistiche ! Et c'est un tour de force qui de plus tient sur la longueur - ce qui est bien dur, quand on s'y essaye... On peut d'ailleurs faire la même remarque pour Jaccottet, qui s'est astreint à traduire le poème en vers de 14 syllabes. Les imprécisions du texte sont le prix à payer pour cette élégance qui, il est vrai, ne se voit pas tant sur un (très) court extrait.
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L
Merci Pierrot vagabond pour ce témoignage.<br /> Je me sens aussi une vagabonde du temps que je veux aussi libre que possible depuis ma retraite mais aussi riche que possible en découvertes.
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P
wowwwww... magnifique site web sur la traduction de l'Odyssée:)))<br /> permettez-moi à titre de vagabond homérien d'écrire par votre blog à un ami:)))<br /> <br /> <br /> HOMMAGE A DENIS LAMARRE<br /> <br /> article sur Google<br /> pdf, juin 2008, Flèche Mag<br /> <br /> (Denis Lamarre)...«Mon retour à la chanson a duré près d’une vingtaine d’années, entre 1982 et 2000...<br /> <br /> C’est pendant cette période fébrile qu’il est parti en tournée en duo avec son ami Pierre Rochette, des 2 Pierrots.<br /> Les deux complices ont donné plus de 3 000 spectacles, parcourant le Québec dans tous les sens, sans jamais manquer de revenir régulièrement chanter à l’auberge La Calèche de Sainte-Agathe.<br /> <br /> (Denis Lamarre) « Au milieu des années 90, Pierre et moi avons reçu un prix de l’ATL comme employés touristiques de l’année »<br /> <br /> -------<br /> <br /> Cher Denis Lamarre,<br /> <br /> lorsque j’ai quitté la scène en plein milieu d’un spectacle, j’aimerais te confier d’une façon systémique ce qui s’est passé dans ma tête. ce soir-là, pendant la chanson<br /> LA QUÊTE de Jacques Brel…<br /> <br /> CE SOIR-LÀ....<br /> <br /> Je chantais la quête de Jacques Brel… et soudain tout est apparu très clair dans ma tête… mon merveilleux partenaire de scène qui pendant 18 ans fut d’un comportement éthique et artistique<br /> exemplaire venait de se faire offrir le théâtre le Patriote en partenariat avec Percival Broomfield puis après la mort de Percival, en successeur. Pour lui, l'appel a une réorientation de carrière<br /> devenait évident.<br /> <br /> Mais il devenait aussi évident pour la famille Grand-Maison de l’auberge la Calèche, qui a pris soin de moi comme artiste avec respect et coopération durant 18 belles années, de s 'associer a Denis<br /> pour mieux réussir en affaire…<br /> <br /> De mon côté, un photographe de Québec qui avait tout abandonné pour jouer de l’orgue de Barbarie sur les routes du soleil de la France a l’Espagne avait aussi eu l’effet d’un coup de tonnerre sur<br /> ma vie… Depuis l'enfance, mon rêve avait toujours été d'être vagabond céleste et non d'être artiste de scène.<br /> <br /> Durant la chanson de Brel, je ressentis instantanément et profondément l’appel a la liberté comme l'appel à la créativité de l’écrivain…<br /> <br /> Pierrot Rochette, Denis Lamarre, Mario Grand-maison de la Calèche, nos trois routes du rêve compatibles durant 18 ans explosèrent en un coup de tonnerre dans ma tête pendant que je chantais sur<br /> scène.<br /> <br /> Dans la finale de la chanson de Jacques Brel… l 'inaccessible étoile est venue me chercher de sa voix amour-présence… même s’il me restait trois ans de contrat et que j’aurais pu rester avec Denis<br /> au Patriote jusqu’à ma mort, j'ai quitté calmement la scène, j’ai déposé ma guitare dans la coulisse et je suis sorti par la porte d’en arrière… Ce ne fut pas prémédité… Ce fut vécu comme un coup<br /> de foudre pour le vagabondage littéraire et géographique.<br /> <br /> J’ai marché jusqu’à la Butte a Mathieu où j’habitais l’ancienne maison de Raymond Lévesque… je venais de devenir écrivain-nomade…<br /> <br /> Je ne sais pas si j’aurais eu le même courage si j’avais agi rationnellement…<br /> <br /> J 'ai mis 7 ans à mon 1000 pages , 7 ans de ma vie, dont 2 ans et demie en bibliothèque à savoir où était ma place dans la littérature mondiale…<br /> <br /> A 20 ans, je savais comme Cézanne , Proust et Picasso, qu’après ma mort, mon oeuvre serait reconnue comme une grande oeuvre canadienne..<br /> <br /> J 'ai fait pour la littérature ce que Jackson Pollock a fait pour la peinture… le renversement idéologique de l’acte de peindre… pour moi la littérature, c’est le placenta de ce que je suis devenu…<br /> De la même manière qu’on ne peut comprendre les demoiselles d’Avignon et son importance culturelle sans une connaissance amoureuse de l’histoire de l’art, on ne peut saisir la musique de mon 1000<br /> pages sans une connaissance de l’histoire de l’écriture au Québec comme au Canada<br /> <br /> Ce MONSIEUR 2.7K, c 'est l’histoire de Monsieur K, prisonnier numérique, qui réussit a s’évader de 1000 pages de débris de bitts pour enfin réaliser son rêve… marcher la fraîcheur existentielle de<br /> la beauté du monde sans que le boulet de l’information soit enchaîné a un de ses pieds… retrouver l’ile de l’éternité de l’instant présent telle qu’elle existait avant l’Ulysse de James Joyce et<br /> l'Épopée comme l’Iliade d 'Homère, en faisant par l'errance philosophique le plein d'espace et de temps.… Une épopée du 21eme siècle s’évadant de la dématérialisation numérique graduelle du<br /> 20ème.<br /> <br /> Dans la lecture de ce 1000 pages, Il ne faut pas trop accorder d’importance aux débrits de bitts (le coté éclaté de l’histoire, du récit).. il faut lire l' oeuvre comme si on écoutait de la musique<br /> contemporaine, dodécaphonique ou sérielle… et suivre la danse concrète et visuelle de Monsieur k (Krishnamurti, Kafka ou Kerouac, selon les pages) danse euphorique comme celle de Zorba le grec, la<br /> danse de l’instant présent, la danse de l’île de l’instant présent, celle des brosses d’être et des attaques d’être, la littérature écrite par des pieds qui dansent sur des debits de bitts<br /> placentas:))))<br /> <br /> En ce sens, mes 100 chansons écrites sur la route furent un journal de bord du journaliste de l’être pendant qu’il danse la fraicheur existentielle de la beauté du monde tout au long de son<br /> vagabondage à travers le pays.<br /> <br /> …Est-ce folie? Est-ce l’homme du 21eme siècle tel qu’il sera dans deux générations, une masse critique de vagabonds célestes avec vie privée oeuvre d’art en marche épopée vers un pays oeuvre d’art?<br /> Seule l’histoire pourra un jour en faire le compte-rendu.<br /> <br /> Chose certaine, la communauté des historiens de l’art finit toujours par nettoyer le fil d’or de l’histoire de la pensée en séparant le bon grain de la poussière des mots…<br /> <br /> Servir l’histoire de l’art par une vision en signant son siècle, voila le rêve de tout créateur. Comme si on écrivait au clair de la lune et que 1000 ans plus tard , quelques enfants reprenaient le<br /> refrain sans se douter qu’ils utilisent un morceau essentiel du patrimoine universel:))))<br /> <br /> Je n’aurais pu vagabonder le pays sans le placenta de ma gestation littéraire…<br /> <br /> CECI DIT<br /> ET EN CONSÉQUENCE DE QUOI<br /> <br /> J 'aimerais remercier publiquement Denis Lamarre pour ses 18 ans de loyauté sans faille.. et la famille Grand-Maison pour leur coopération financière durant 18 ans, aussi sans faille, à ma vie de<br /> créateur…<br /> <br /> Ma rupture ne fut pas à la hauteur des 18 années de rêve vécues en équipe et cela uniquement a cause de ma façon romantique de concevoir les changements de cap….<br /> <br /> LE DUO ROCHETTE-LAMARRE EN SPECTACLE FURENT 18 ANS DE PUR BONHEUR...<br /> <br /> Merci Denis<br /> Merci Mario et la famille<br /> <br /> Pierrot<br /> vagabond céleste<br /> <br /> <br /> MONSIEUR 2.7K<br /> <br /> www.reveursequitables.com<br /> onglet presse<br /> monsieur 2.7k<br /> <br /> www.enracontantpierrot.blogspot.com
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L
Bonjour Fab,<br /> Dans la collection Flammarion, au bas de la page 10, je lis:<br /> 'Le texte suivi est celui de Thomas W. Allen (Oxford, 1907)<br /> <br /> Dans la collection Bouquins, au bas de la page 2, le lis:<br /> 'Le texte grec qui a servi à la traduction est celui établi par P. Mazon (Les Belles Lettres, 1938)<br /> <br /> Ni dans la collection 'Livre de Poche' (Bérard) ni dans la collection 'La Découverte' (Jaccottet) on ne mentionne le texte grec utilisé.<br /> Malheureusement, je ne peux pas vous aider davantage.<br /> Je ne sais pas s'il y a eu plus d'un texte grec établi mais je déduis que oui par les deux mentions.<br /> Lison Dubreuil
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F
Je ne comprends pas bien, je croyais qu'il y avait une seule version grecque reconnue à partir de laquelle chaque traducteur traduisait à sa façon. Donc tous ne sont pas partis du même texte grec ?
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