Deux autres traductions de l'Odyssée
Le poète Leconte de Lisle aussi a proposé une traduction de l'Odyssée. On continue la comparaison en s'appuyant toujours sur le même passage.
Κυκλώπων δ' ἐς γαῖαν ὑπερφιάλων, ἀθεμίστων
Ἱκόμεθ', οἵ ῥα θεοῖσι πεποιθότες ἀθανάτοισιν
Οὔτε φυτεύουσιν χερσὶ φυτὸν οὔτ᾽ ἀρόωσιν,
Ἀλλὰ τά γ᾽ ἄσπαρτα καὶ ἀνήροτα πάντα φύονται,
Πυροὶ καὶ κριθαὶ ἠδ᾽ ἄμπελοι, αἵ τε φέρουσιν
Οἶνον ἐριστάφυλον, καί σφιν Διὸς ὄμβρος ἀέξει
Et nous parvînmes à la terre des Kyklopes orgueilleux et sans lois qui, confiants dans les Dieux immortels, ne plantent point de leurs mains et ne labourent point. Mais, n'étant ni semées, ni cultivées, toutes les plantes croissent pour eux, le froment et l'orge, et les vignes qui leur donnent le vin de leurs grandes grappes que font croître les pluies de Zeus.
Je constate que contrairement aux essais précédemment vus, où les traducteurs adoptaient des dosages bien à eux, mais pas extrèmes, Leconte de Lisle est radical dans ses choix. Il est au plus près du grec, et ne cesse de lui coller. C'est précisément ce genre de partis pris qui rendent illisibles nombre traductions, mais ici ce n'est pas le cas. Regardons de plus près.
Le poète choisit de transcrire les noms propres, ce qui les rapproche des sonorités grecques. Nous n'avons ni le conventionnel et latinisé « cyclpopes » qu'adoptent Jacottet et la plupart des traducteurs, ni la laborieuse traduction de Victor Bérard « Yeux ronds ». Pour ma part, je préfère qu'on s'en tienne à la convention, car les cyclopes parlent immédiatement à notre imagination, contrairement aux Yeux ronds et aux Kyklopes. Mais du moins, ce procédé permet-il de donner l'impression de toucher sans cesse à l'antique. Cette manière de dire Odysseus, Kratère, Eôs, Séléné, etc. et de livrer notre langue à une invasion de mots apparamment barbares, mais qui ont l'aura de l'antiquité pour eux, fera les délices de Proust quand il peindra le curieux langage de Bloch.
Ce qui est étonnant aussi, c'est comme le moindre détail grammatical est respecté, avec une soumission proprement religieuse. Si l'on veut avoir une idée exacte de la construction de la phrase, il est inutile de regarder le texte grec, on peut tout de suite la voir chez Leconte de Lisle. Mais cela est fait avec habilité, il suffit de voir comment le participe « pepoithotes » est rendu. Chez Bérard, le mot est rendu par l'expression « faire confiance dans » (éloignée du grec, mais aussi du bon français), chez Jacottet cela devient « faisant confiance à » qui est parfaitement correct. Chez de Lisle c'est tout simplement « confiants dans », ce qui est la fois le plus près, le plus simple, et le plus élégant. C'est aussi le seul qui tienne absolument à rendre la catégorie grammaticale « asparta » et « anèrota » (non semé, non cultivé), qui sont des participes passés adjectivés, et c'est le seul qui rende la répétition des négations (« oute... oute », « point... point »).
Malgré toute cette virtuosité au service d'une rigueur maniaque, je trouve le texte moins beau, moins achevé que celui de Jacottet, qui se permet plus de souplesses dans le but d'obtenir un texte coulant et bien cadencé. Mais du moins, cette traduction est passionnante parce qu'elle va jusqu'au bout de son projet, et sans que la langue française en patisse. Cette traduction mériterait mille fois mieux d'être proposée en regard des textes grecs, aux éditions Belles Lettres, que celle de Bérard.
Ajout du 7 février 2009
Chez Garnier Flammarion, une autre traduction est également disponible, assez ancienne, mais moins connue que celle de Victor Bérard. Il s'agit de celle de Médéric Dufour et Jeanne Raison. Celle-ci me parait honnête, moins désagréable que celle de Bérard, mais ni aussi élégante que celle de Jacottet, ni aussi précise que celle de Leconte de Lisle. Je donne la traduction du même passage:
Nous arrivâmes à la terre des Cyclopes, ces géants sans lois, qui se fient aux dieux immortels et ne font de leurs bras aucune plantation, aucun labourage ; chez eux tout naît sans que la terre ait reçu ni semence ni labour le froment, l'orge, et les vignes qui donnent le vin des lourdes grappes, gonflées pour eux par la pluie de Zeus.
Je note d'abord qu'il y a un effort pour donner un rythme satisfaisant aux phrases, quitte à casser la période homérique. Nous rappelons qu'il s'agit d'une proposition principale, suivie d'une proposition relative à rallonge, où s'encastrent des participes, ce qui est très épineux à rendre en français. Là, tout est cassé, on passe à des propositions indépendantes. Mais cela va trop loin: le participe "pepoithotes", que Leconte de Lisle traduit habilement pas "confiants dans", devient ici un verbe conjugué à part entière, et la suite est simplement coordonnée par un "et". On perd là toute la relation logique. C'est parce qu'ils se reposent sur les dieux en toute confiance, qu'ils ne se sentent guère obligés de travailleur leur terre. Je ne vois pas pourquoi le traducteur a choisi de traduire "chersi" par "de leurs bras", au lieu de "de leurs mains". En effet ce mot se traduit habtuellement par main, et l'image passe très bien en français. Quand les choses sont faciles à rendre, à quoi bon faire des distorsions? Le verbe "naître" ne convient pas très bien à des plantes. Il semble par ailleurs qu'il y ait un problème de ponctuation. Si le début est malgré ces imprécisions, bien fait et coulant, la fin est particulièrement amberlificotée, à cause de la trop grande distance entre "tout", et son explicitation; "le froment, l'orge, et les vignes". En somme c'est mieux que Bérard, mais cela ne mérite pas de rester dans les mémoires.