Don Delillo, Outremonde

Publié le par Lucretius

Outremonde, Underworld en langue originale est un roman immense, par la taille et l'ambition. Il s'agit de faire un tableau de l'Amérique en passant d'une époque à l'autre avec une souplesse extrème. Le roman s'ouvre sur un match de Baseball mythique, qui a lieu au moment même où l'URSS se dote de la bombe nucleaire. Mais très vite on va être transporté dans des époques postérieures, qui représentent un univers très différent, mais sont aussi une séquelle de ce monde disparu. On a une structure éclatée, complexe, où de multiples liens sont tissés d'une époque à l'autre, et où les personnages sont vus à des époques différentes, à de fortes distances, comme décomposés. Il s'agit de comprendre pourquoi.
Don Delillo commence par montrer un garçon du Bronx qui réussit à se faufiler dans le grand match sans avoir payé. Mais dès lors, nous n'avons plus seulement le point de vue isolé de ce semi-délinquant sympathique. Don Delillo peint en effet toute une foule, et fait des va-et-viens vertigineux entre le terrain de jeu, et les différents spectateurs sur lesquels il attire l'attention. Il s'agit d'un chaos insaisissable, dont l'auteur va tâcher de rendre la complexité par l'enchevêtrement des voix. Le tableau a donc plusieurs dimensions, les grands de ce monde, présents au match, cotoient l'outremonde, le sousbassement. C'est une sorte de convergence qui fascine l'auteur. A la fin un rapprochement sera fait avec le fameux tableau de Bruegel, le Triomphe de la mort.

 


Le tableau festif, où se presse toute la société, avec la menace atomique en arrière plan, finit par dessiner une image auxquels concourent chaque détail. La foule est un monstre un et multiple, et le roman va tâcher de se mesurer à cette chose. Un personnage important du roman, bien plus loin, rapprochera Le triomphe de la mort d'un autre tableau du maître :



 Il s’agit d’enfants qui jouent en foule. La technique est semblable, tableau d’ensemble, vu de haut, la ligne d’horizon étant très haut placée. Et le tout rempli d’une foule de personnages aux actions minutieuses. Ce rapprochement crée une inquiétude chez le personnage. Tout portrait de foule laisse planer une menace, la totalité est dangereuse. Habilement, d’un tableau à l’autre, on retrouve par une structure en miroir le thème du jeu. Le jeu de baseball répond au jeu des enfants. Mais le point de symétrie, c’est le triomphe de la mort.

Je n’ai fait là que dérouler l’un des fils, et encore de façon incomplète, de la texture foisonnante d’Outremonde.


Toute l’ambition du roman se situe dans la manière d’essayer de traquer des signes délaissés, pour composer une trame, qui ne soit pas celle d’une narration, mais d’un univers. L’un des fils de cette trame est la poursuite de la balle de Baseball, récupérée par l’enfant du bronx, et dont la trace se perd plus ou moins. Un des personnages la traque, cherche des détails, des points, qui rapproche d’elle.

Une caméra vidéo tenue par enfant film un assassinat sur une autoroute. C’est un signe, un point par lequel la réalité pourrait être recomposée. Aussi le spectacle, les tableaux, l’art, ont une place importante, ce sont des signes complexes, visibles, qui permettent de plonger plus avant, sans qu'aucun, s'il est isolé, ne dise quoi que ce soit. Le monde est une décomposition que les signes recomposent, sans que ça aille de soi. De là, cette forme déconcertante, qui laisse perplexe et fascine en même temps.

Le roi des signes, c’est le déchet. C’est un des thèmes fondamentaux de ce roman, qui dessine une esthétique du rebut. Il ne s’agira pas de raconter une histoire, mais de plonger dans un ensemble compact de choses en trop, de rebuts physiques ou psychiques, qui n’ont pas vocation à être matière narrative. Cela forme un objet fascinant, parfois difficile à suivre, parfois même lassant (car on se lasse aussi des vertiges). Roman du rebut, roman rebutant, Outremonde reste une expérience particulièrement originale, et qui laisse des traces, fussent-elles de pollution.

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