Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques
Tristes tropiques est une oeuvre autobiographique, philosophique et éthnographique en même temps ; c'est un ouvrage composite, dont il est difficile de saisir l'unité. On peut considérer qu'il est composé en trois parties principales : dans la première, il est question de l'itinéraire intellectuel de Lévi-Strauss, mais aussi d'anecdotes significatives souvent intéressantes. Le tout sert une réflexion sur le genre même de l'éthnographie, et une remise en question de l'exotisme facile qui anime l'occident. Lévi-Strauss se montre implacable envers les contradictions que l'occident colonialiste entretient vis-à-vis de ses vieilles victimes, rétablies miraculeusement dans le rôle de gardiennes de sagesses séculaires. Il attaque férocement les images convenues des sociétés primitives, lui opposant un regard plus incisif, plus interrogateur et moins complaisant.
Dans les moments de férocité, cette première partie est passionnante et réjouissante. Elle est néanmoins gâtée par les descriptions, et par le style parfois appliqué et pompeux qu'il prend. Lévi-Strauss est un très grand esprit, un observateur extraordinaire, et un théoricien génial, mais il n'est pas l'écrivain pour lequel il s'est pris dans cette première partie, parfois bien fastidieuse, de Tristes tropiques.
La deuxième partie en revanche, qui est consacrée à la description éthnographique de tribus observées en Amérique du Sud est brillantissime. Lévi-Strauss est passionnant quand il décrit la peinture sur corps des tribus Caduvéo, et son analyse des significations sociologiques de l'entrecroisement des motifs, de premier abord innocent, ouvre de fort belles pistes de réflexions. En décrivant la société complexe des Bororo divisée en deux grands groupes qui structurent à la fois l'espace et l'imaginaire mythologique, Lévi-Strauss renouvelle les modes d'analyse de l'ethnologie, mais approfondie également des pistes ouvertes par ses prédecesseurs. Ainsi, les réflexions sur la structuration de l'espace étaient très présentes chez Marcel Mauss.
La tribu qui m'a le plus fasciné est celle des Nambikwara. Elle est réduite à une misère absolue, et les intéractions au sein de cette société minimale, sont extrèmement riches d'enseignements. Voici une anecdote livrée par Lévi-Strauss : pour voir, selon une de ses méthodes habituelles, quels dessins produisaient les individus de la tribu, l'éthnologue leur prête un papier et un crayon. Mais comme ceux-ci ignorent tout du dessin, ils tracent des lignes plus ou moins ondulées, à l'exemple de Lévi-Strauss prenant des notes. Mais cette imitation de l'écriture, le chef l'a poussée plus loin encore. Quand l'éthnologue lui pose des questions, au lieu de répondre directement, il fait semblant de répondre par écrit, et grifonne des lignes inintelligibles, que Lévi-Strauss fait semblant de comprendre, jusqu'à ce que le chef lui explique ce qu'il a marqué. Le chef pousse la mystification jusqu'à faire une transaction par écrit : sans avoir compris le système de l'écriture, il a, par une intuition extraordinaire compris le bénéfice qu'il pouvait en tirer en terme de prestige. Il saisit que l'écriture sert son pouvoir. Partant de cette anecdote, Lévi-Strauss montre comment l'écrit n'avait pas pour rôle premier de conserver un savoir, mais de contrôler administrativement.
La troisième partie est consacrée au retour, et est accompagnée de réflexions plus générales et philosophiques, sur la place paradoxale de l'ethnologue. Toutes ses réflexions sont le fruit d'une pensée originale, et elles sont débarassées des mauvais effets de style de la première partie. Mais ce qui est pour moi l'essentiel, c'est la partie purement ethnologique, qui, plus que les réflexions semi-philosophiques qui la bordent, regorge d'analyses géniales et fécondes.
Dans les moments de férocité, cette première partie est passionnante et réjouissante. Elle est néanmoins gâtée par les descriptions, et par le style parfois appliqué et pompeux qu'il prend. Lévi-Strauss est un très grand esprit, un observateur extraordinaire, et un théoricien génial, mais il n'est pas l'écrivain pour lequel il s'est pris dans cette première partie, parfois bien fastidieuse, de Tristes tropiques.
La deuxième partie en revanche, qui est consacrée à la description éthnographique de tribus observées en Amérique du Sud est brillantissime. Lévi-Strauss est passionnant quand il décrit la peinture sur corps des tribus Caduvéo, et son analyse des significations sociologiques de l'entrecroisement des motifs, de premier abord innocent, ouvre de fort belles pistes de réflexions. En décrivant la société complexe des Bororo divisée en deux grands groupes qui structurent à la fois l'espace et l'imaginaire mythologique, Lévi-Strauss renouvelle les modes d'analyse de l'ethnologie, mais approfondie également des pistes ouvertes par ses prédecesseurs. Ainsi, les réflexions sur la structuration de l'espace étaient très présentes chez Marcel Mauss.
La tribu qui m'a le plus fasciné est celle des Nambikwara. Elle est réduite à une misère absolue, et les intéractions au sein de cette société minimale, sont extrèmement riches d'enseignements. Voici une anecdote livrée par Lévi-Strauss : pour voir, selon une de ses méthodes habituelles, quels dessins produisaient les individus de la tribu, l'éthnologue leur prête un papier et un crayon. Mais comme ceux-ci ignorent tout du dessin, ils tracent des lignes plus ou moins ondulées, à l'exemple de Lévi-Strauss prenant des notes. Mais cette imitation de l'écriture, le chef l'a poussée plus loin encore. Quand l'éthnologue lui pose des questions, au lieu de répondre directement, il fait semblant de répondre par écrit, et grifonne des lignes inintelligibles, que Lévi-Strauss fait semblant de comprendre, jusqu'à ce que le chef lui explique ce qu'il a marqué. Le chef pousse la mystification jusqu'à faire une transaction par écrit : sans avoir compris le système de l'écriture, il a, par une intuition extraordinaire compris le bénéfice qu'il pouvait en tirer en terme de prestige. Il saisit que l'écriture sert son pouvoir. Partant de cette anecdote, Lévi-Strauss montre comment l'écrit n'avait pas pour rôle premier de conserver un savoir, mais de contrôler administrativement.
La troisième partie est consacrée au retour, et est accompagnée de réflexions plus générales et philosophiques, sur la place paradoxale de l'ethnologue. Toutes ses réflexions sont le fruit d'une pensée originale, et elles sont débarassées des mauvais effets de style de la première partie. Mais ce qui est pour moi l'essentiel, c'est la partie purement ethnologique, qui, plus que les réflexions semi-philosophiques qui la bordent, regorge d'analyses géniales et fécondes.
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