Timée et Critias de Platon
Timée et Critias sont des dialogues de la dernière période de Platon, et qui témoignent d'un effacement de la figure de Socrate. Celui-ci n'est plus présent comme le redoutable dialecticien qui repousse ses adversaires dans leurs derniers retranchements, c'est plutôt un maître de cérémonie, un hôte parfait, qui fait tourner la parole. De fait, certains dialogues grandioses comme la République, ne consistaient qu'en un exposé de Socrate, dont chaque parole était approuvée par l'interlocuteur. Ici, plus besoin de couper sans cesse le fil du discours par ces inutiles approbations. Mais une autre différence est que ce n'est plus Socrate qui expose sa pensée, ce sont deux intellectuels qui témoignent d'une forte influence pythagoricienne.
Le Timée s'ouvre sur le rappel d'une conversation de la veille, où il était question de l'organisation politique idéale. Socrate partant des diverses fonctions nécessaires à la vie de la société, avait tâché d'en déduire logiquement l'équilibre le plus harmonieux. L'enjeu du Timée est de montrer que cette société n'est pas seulement une construction intellectuelle, mais qu'elle a historiquement existé. Ce qui donne de la valeur à une idée, c'est son ancienneté, car elle été éprouvée par le temps, et se rapproche davantage des origines divines de l'humanité.
Le personnage de Critias, à la fois philosophe et politique, va raconter ce qu'il a entendu enfant de la bouche même du vieux sage Solon tout ce que lui même avait appris au contact d'un prêtre égyptien. L'Égypte garde une trace d'évènements passés dont la Grèce n'a pas idée, même quand ils la concernent. Platon, tâche pour son propos de citer les témoins les plus dignes de foi, et même si le récit s'imbrique dans un autre, à chaque fois le narrateur relai possède une notoriété suffisante pour garantir la vérité du récit; mais pour ma part je ne sais pas trop qui était dupe de ce jeu.
Critias s'appuie sur une tradition, sur des sources qui se veulent fiables, et qui sont censées témoigner d'un passé fondamental en partie oublié, mais dont la compréhension est essentielle pour les générations présentes. On est donc en plein mythe. Si Platon ne faisait qu'inventer une histoire, ou une allégorie significative, mais sans tâcher de la rendre crédible, et sans qu'elle concerne un temps reculé et originel, on serait plutôt dans le domaine de la fable ou de l'allégorie. Mais là Platon tente de toutes pièces de créer un mythe, de forger une tradition autre, qui aurait autant de dignité, sinon plus, que celles qui sont transmises par Homère. Ce n'est pas un hasard si Solon est loué pour son don poétique, qui si il avait été travaillé, aurait pu le faire supplanter Homère et Hésiode. Ce n'est pas non plus un hasard si Platon veut chasser le poète de la cité parfaite décrite dans la République. Aux poèmes existants, qui sont le socle de l'éducation des Grecs, Platon envisage de substituer des mythes qui soient plus valables. C'est par ce rapport de rivalité, je pense, qu'on peut résoudre ce paradoxe apparent chez Platon: rejet de la tradition poétique d'une part, et recours absolument décomplexé au mythe d'autre part.
Ce très curieux rapport au mythe est à rapprocher des affinités de Platon avec la secte pythagoricienne. Celle-ci n'est pas seulement une école de pensée qui pose que toutes les choses sont réductibles à des nombres et des proportions, elle possède aussi un caractère religieux et mystique, semblable aux mystères. Le mythe y tient sa place, mais c'est un mythe qui n'est pas le même que le mythe vulgaire, même si, à l'instar de celui-ci, il tâche de s'appuyer sur une tradition ancienne et véridique. L'Égyptomanie est aussi un trait pythagoricien. Ajoutons que le Timée offre un intéressant aperçu d'interprétation philosophique d'un mythe courant. L'histoire de Phaéton (ce fils du soleil qui voulut conduire une fois le char de son père, et qui fut foudroyé car il n'arrivait pas à mener les chevaux) est interprété comme un phénomène physique de déflagration qui touche régulièrement la terre, et qui explique pourquoi la Grèce a perdu la mémoire de son propre passé, tandis que l'Égypte la conserve. Sous le voile d'un conte, se cache une vérité naturelle. Ceci est un avant gout de la fièvre interprétative qui saisira l'antiquité tardive. Ainsi Héraclide Pontique aura recours à des explications semblablement allégoriques pour rendre compte de tout Homère. Tout ceci pour dire que le Timée occupe une place fondamentale pour comprendre non seulement l'évolution de la pensée platonicienne, mais aussi celle de la compréhension des mythes.
De quel mythe s'agit-il au juste? Rien moins que l'Atlantide. Timée explique comment l'ancienne Athènes, celle d'avant le déluge, a vaincu glorieusement la cité d'Atlantide, qui était une grande île située juste à l'Ouest du détroit de Gibraltar. Platon détaille minutieusement les moeurs des deux peuples respectifs. Le récit commencé dans le timée, se poursuit dans Le Critias. Athènes est sous la protection des dieux des sciences et des arts, Athèna et Héphaïstos, tandis que l'Atlantide est sous la protection de Poséidon, dieu plein de grandeur, de force, et de richesse, mais qui se signale également par sa superbe. Platon joue sur la vieille opposition entre Athéna et Poséidon, telle qu'on peut la voir dans l'Odyssée d'Homère, ou bien dans le mythe qui veut que les deux divinités se soient disputé la ville d'Athènes. On voit à peu près où il veut en venir, mais malheureusement Critias est resté inachevé. Mais Platon en a écrit assez pour nourrir durablement les imaginations et les délires. On peut dire qu'on est en présence du premier mythe d'origine purement littéraire.
Le mythe est interrompu dans le Timée par un très long exposé cosmique. Il s'agit de remonter encore plus loin dans l'origine des choses, et de chercher derrière le modèle politique, le modèle cosmique et divin. C'est l'astronome Timée qui se charge de cette matière si ambitieuse. Là on retrouve la conception typiquement socratique des modèles et des copies dégradées. Dieu, lui même parfait, fait une création circulaire dont il est artisan et modèle, un monde unique pourvu comme lui d'une âme. Le monde est donc un animal. Il n'a pas l'immobilité du créateur, mais le ciel comporte des révolutions et des mouvements d'une grande régularité. Ce sont eux qui créent le temps (ce qui témoigne d'une dégradation par rapport au modèle éternel). Dieu forge les dieux, qui ne sont pas immortels par eux mêmes, mais tiennent leur immortalité du principe qui leur a donné la naissance, et c'est eux qui sont chargés de fabriquer des créatures encore plus imparfaites, les hommes, où l'âme se dispute sans cesse au corps. La mythologie traditionnelle s'intègre donc ici au système socratique de l'idée éternelle, modèle de copies dégradées et fugitives. Mais à ce système vient se greffer une grande partie des thèses pythagoriciennes sur le monde. Tout ce qui existe sur terre se réduit à des triangles plus ou moins gros, pourvus d'angles différents, qui expliquent la conception différenciée des quatre éléments.
Il semble là que Platon se soit totalement affranchi de l'enseignement du doute socratique, et qu'il laisse la parole à un genre de philosophie présocratique, qui tâche d'unir l'ensemble des savoirs, et d'en faire une organisation cosmique. Platon semble changer d'écriture quand il aborde les problèmes de naturaliste. Cette différence de traitement annonce un divorse entre la métaphysique et le reste des sciences. Chez le philosophe Parménide aussi il y avait une dualité entre d'une part, la démonstration parfaite et a priori, de ce qu'est la vérité, puis un exposé sur des choses matérielles et vraisemblables. Avec Platon, ce fossé se poursuit, il s'agit bien de deux modes d'appréhender les choses totalement divergents.
A tous les niveaux le Timée est donc un dialogue charnière, d'une grande importance dans l'histoire de la pensée.
Le Timée s'ouvre sur le rappel d'une conversation de la veille, où il était question de l'organisation politique idéale. Socrate partant des diverses fonctions nécessaires à la vie de la société, avait tâché d'en déduire logiquement l'équilibre le plus harmonieux. L'enjeu du Timée est de montrer que cette société n'est pas seulement une construction intellectuelle, mais qu'elle a historiquement existé. Ce qui donne de la valeur à une idée, c'est son ancienneté, car elle été éprouvée par le temps, et se rapproche davantage des origines divines de l'humanité.
Le personnage de Critias, à la fois philosophe et politique, va raconter ce qu'il a entendu enfant de la bouche même du vieux sage Solon tout ce que lui même avait appris au contact d'un prêtre égyptien. L'Égypte garde une trace d'évènements passés dont la Grèce n'a pas idée, même quand ils la concernent. Platon, tâche pour son propos de citer les témoins les plus dignes de foi, et même si le récit s'imbrique dans un autre, à chaque fois le narrateur relai possède une notoriété suffisante pour garantir la vérité du récit; mais pour ma part je ne sais pas trop qui était dupe de ce jeu.
Critias s'appuie sur une tradition, sur des sources qui se veulent fiables, et qui sont censées témoigner d'un passé fondamental en partie oublié, mais dont la compréhension est essentielle pour les générations présentes. On est donc en plein mythe. Si Platon ne faisait qu'inventer une histoire, ou une allégorie significative, mais sans tâcher de la rendre crédible, et sans qu'elle concerne un temps reculé et originel, on serait plutôt dans le domaine de la fable ou de l'allégorie. Mais là Platon tente de toutes pièces de créer un mythe, de forger une tradition autre, qui aurait autant de dignité, sinon plus, que celles qui sont transmises par Homère. Ce n'est pas un hasard si Solon est loué pour son don poétique, qui si il avait été travaillé, aurait pu le faire supplanter Homère et Hésiode. Ce n'est pas non plus un hasard si Platon veut chasser le poète de la cité parfaite décrite dans la République. Aux poèmes existants, qui sont le socle de l'éducation des Grecs, Platon envisage de substituer des mythes qui soient plus valables. C'est par ce rapport de rivalité, je pense, qu'on peut résoudre ce paradoxe apparent chez Platon: rejet de la tradition poétique d'une part, et recours absolument décomplexé au mythe d'autre part.
Ce très curieux rapport au mythe est à rapprocher des affinités de Platon avec la secte pythagoricienne. Celle-ci n'est pas seulement une école de pensée qui pose que toutes les choses sont réductibles à des nombres et des proportions, elle possède aussi un caractère religieux et mystique, semblable aux mystères. Le mythe y tient sa place, mais c'est un mythe qui n'est pas le même que le mythe vulgaire, même si, à l'instar de celui-ci, il tâche de s'appuyer sur une tradition ancienne et véridique. L'Égyptomanie est aussi un trait pythagoricien. Ajoutons que le Timée offre un intéressant aperçu d'interprétation philosophique d'un mythe courant. L'histoire de Phaéton (ce fils du soleil qui voulut conduire une fois le char de son père, et qui fut foudroyé car il n'arrivait pas à mener les chevaux) est interprété comme un phénomène physique de déflagration qui touche régulièrement la terre, et qui explique pourquoi la Grèce a perdu la mémoire de son propre passé, tandis que l'Égypte la conserve. Sous le voile d'un conte, se cache une vérité naturelle. Ceci est un avant gout de la fièvre interprétative qui saisira l'antiquité tardive. Ainsi Héraclide Pontique aura recours à des explications semblablement allégoriques pour rendre compte de tout Homère. Tout ceci pour dire que le Timée occupe une place fondamentale pour comprendre non seulement l'évolution de la pensée platonicienne, mais aussi celle de la compréhension des mythes.
De quel mythe s'agit-il au juste? Rien moins que l'Atlantide. Timée explique comment l'ancienne Athènes, celle d'avant le déluge, a vaincu glorieusement la cité d'Atlantide, qui était une grande île située juste à l'Ouest du détroit de Gibraltar. Platon détaille minutieusement les moeurs des deux peuples respectifs. Le récit commencé dans le timée, se poursuit dans Le Critias. Athènes est sous la protection des dieux des sciences et des arts, Athèna et Héphaïstos, tandis que l'Atlantide est sous la protection de Poséidon, dieu plein de grandeur, de force, et de richesse, mais qui se signale également par sa superbe. Platon joue sur la vieille opposition entre Athéna et Poséidon, telle qu'on peut la voir dans l'Odyssée d'Homère, ou bien dans le mythe qui veut que les deux divinités se soient disputé la ville d'Athènes. On voit à peu près où il veut en venir, mais malheureusement Critias est resté inachevé. Mais Platon en a écrit assez pour nourrir durablement les imaginations et les délires. On peut dire qu'on est en présence du premier mythe d'origine purement littéraire.
Le mythe est interrompu dans le Timée par un très long exposé cosmique. Il s'agit de remonter encore plus loin dans l'origine des choses, et de chercher derrière le modèle politique, le modèle cosmique et divin. C'est l'astronome Timée qui se charge de cette matière si ambitieuse. Là on retrouve la conception typiquement socratique des modèles et des copies dégradées. Dieu, lui même parfait, fait une création circulaire dont il est artisan et modèle, un monde unique pourvu comme lui d'une âme. Le monde est donc un animal. Il n'a pas l'immobilité du créateur, mais le ciel comporte des révolutions et des mouvements d'une grande régularité. Ce sont eux qui créent le temps (ce qui témoigne d'une dégradation par rapport au modèle éternel). Dieu forge les dieux, qui ne sont pas immortels par eux mêmes, mais tiennent leur immortalité du principe qui leur a donné la naissance, et c'est eux qui sont chargés de fabriquer des créatures encore plus imparfaites, les hommes, où l'âme se dispute sans cesse au corps. La mythologie traditionnelle s'intègre donc ici au système socratique de l'idée éternelle, modèle de copies dégradées et fugitives. Mais à ce système vient se greffer une grande partie des thèses pythagoriciennes sur le monde. Tout ce qui existe sur terre se réduit à des triangles plus ou moins gros, pourvus d'angles différents, qui expliquent la conception différenciée des quatre éléments.
Il semble là que Platon se soit totalement affranchi de l'enseignement du doute socratique, et qu'il laisse la parole à un genre de philosophie présocratique, qui tâche d'unir l'ensemble des savoirs, et d'en faire une organisation cosmique. Platon semble changer d'écriture quand il aborde les problèmes de naturaliste. Cette différence de traitement annonce un divorse entre la métaphysique et le reste des sciences. Chez le philosophe Parménide aussi il y avait une dualité entre d'une part, la démonstration parfaite et a priori, de ce qu'est la vérité, puis un exposé sur des choses matérielles et vraisemblables. Avec Platon, ce fossé se poursuit, il s'agit bien de deux modes d'appréhender les choses totalement divergents.
A tous les niveaux le Timée est donc un dialogue charnière, d'une grande importance dans l'histoire de la pensée.
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