Émile DURKHEIM, Le suicide

Publié le par Lucretius

Qu'est-ce qui est plus intimement personnel qu'un suicide? Et par quel goût du paradoxe Durkheim a-t-il eu l'idée au début du 20° siècle d'en faire l'objet d'une étude statistique et sociologique? C'est que certains faits sont là : d'une année sur l'autre par exemple, le même nombre d'individus dans une année donnée a l'idée de se donner la mort, sans qu'ils se soient concertés. Le suicide varie selon des données sociales comme la la religion auquel appartient l'individu : ainsi, quel que soit les pays et la latitude, les protestants se suicident beaucoup plus que les catholiques. Aussi Durkeim entreprend-il de montrer en quoi cet acte réputé si intérieur est aussi un phénomène social : les sociétés secrètent plus ou moins de suicides, selon des raisons qu'il faut analyser.

Dans une première phase, Durkeim examine toutes les explications extra-sociales, pour les rejeter les unes après les autres : le suicide ne découle de tel ou tel chagrin (car la plupart du temps, un revers de fortune, une douleur, etc. ne sont pas jugés suffisants pour quitter la vie ; c'est donc aussi que d'autres choses préparent de loin cette possibilité),
il ne découle pas non plus d'une forme particulière d'aliénation mentale, ou bien de la nationalité, de la température, ou du climat.

Ensuite il s'agit de voir de quoi précisément dépend le taux de suicide dans les sociétés modernes, et d'en trouver l'explication. Ainsi, les protestants se suicident bien plus que les catholiques, alors que ces deux religions le réprouvent avec autant de force. Mais ce qui différencie les deux religions, c'est leur organisation, et la place faite à l'individu. D'un côté le catholicisme est extrèmement hiérarchisé, les fidèles s'en remettent à l'autorité du prêtre. D'un autre côté, le protestantisme s'attache au libre examen du texte sacré, l'église est éclatée en sectes. L'individu est plus valorisé, mais plus laissé à ses propres forces, et ses propres incertitudes. Le degré d'intégration de l'individu dans le groupe est moindre. C'est dans le processus général d'indivuduation que réside l'accroissement moderne des suicides, du moins ceux qui sont "égoïstes".

Durkheim dégage un genre opposé de suicide, qu'il appelle "altruiste".
Il correspond au contraire à un degré d'intégration tel, que la vie individuelle est jugée moins importante que la vie du groupe. Les statistiques des suicides militaires est à cet égard instructive. Le sociologue se réfère aussi aux sociétés antiques ou primitives. Dans ces dernières il arrive que le suicide soit valorisé socialement, voire même qu'il soit obligatoire en certaines circonstances.

Enfin il existe un autre genre de suicides, qui est propre aux dérèglements : ils se produisent quand les repères sociaux sont profondément modifiés. Ce suicide est nommé "anomique".

Durkheim parvient donc à dégager divers types de suicides, et à les analyser comme choses dépendantes de la vie collective. Pour mener ces discussions serrées, pour établir ses affirmations, Durkeim emploie la méthode statistique, avec toujours le souci de contrôler ses dires, en comparant les données les unes avec les autres, pour ne jamais arriver à des conclusions hâtives. C'est par la méthode adoptée et suivie rigoureusement, plus encore que par le sujet, que Le suicide
est un grand livre.
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Publié dans Sciences humaines

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