Spinoza, Traité de la réforme de l'entendement

Publié le par Lucretius

L'ouvrage le plus achevé et le plus connu de Spinoza est l'Éthique, qui se présente comme une démonstration géométrique. Partant de définitions et d'axiomes sur Dieu, la substance, ou la finitude, Spinoza déroule avec une rigueur implacable un ensemble de propriétés concernant l'être, la causalité, la liberté etc. C'est la perfection même de l'édifice qui finit par le rendre suspect à mes yeux : d'où sortent ces définitions? quelle est la légitimité des axiomes posés ? À quoi se rapporte cette construction magistrale?

Le traité de la réforme de l'entendement (Tractatus de intellectus emendatione) porte au contraire la marque de l'inachèvement, il s'agit d'un travail préparatoire. L'intérêt majeur de ce livre est de mieux saisir le cheminement difficile d'une pensée avant que le système soit totalement élaboré. On y voit mieux les enjeux, les difficultés et les tatonnements. Ce traité pose globalement le même genre de questions que le Discours de la méthode de Descartes. Il s'agit de savoir comment on peut atteindre une certitude, sur quoi l'appuyer, et par quelles règles déterminer un raisonnement juste. Spinoza partage avec Descartes l'exigence de clarté, et cherche à se faire des représentations distinctes. Néanmoins la méthode diffère profondément de celle de Descartes. Chez ce dernier il s'agissait de rechercher un point quelconque, qui ne fasse l'objet d'aucun doute, et de construire tout ensuite dessus. Chez Spinoza, la méthode du doute systématique est écartée, car le doute consiste en une hésitation de l'entendement, mais il peut aussi n'être que verbal (par exemple quand ou prétend douter que 2 et 2 fassent 4), et vaut alors tout au plus comme fiction. Spinoza se dirige plutôt vers une méthode réflexive, et analyse les divers types de représentations, selon l'objet sur quoi elles portent (particulier/général, avec idée de durée ou non etc.) ou sur leur origine (représentation par oui dire/par sensation/par extrapolation etc). Tout l'enjeu est de savoir déterminer qu'une idée soit vraie, sachant que la vérité d'une idée ne va pas dépendre d'un critère extérieur.

Peu à peu se dégagent, assez difficilement, des règles, sur le fait par exemple qu'une idée pour être vraie, doit être simple, ou alors composée de simples. Des exemples d'idée confuse, c'est de considérer qu'un arbre peut parler, que les substances se mêlent n'importe comment, qu'un évènement quelconque se rapporte à une volonté supérieure, etc. L'entendement doit pouvoir isoler les choses simples, qui portent en soi la marque de la vérité, et composer ensuite (d'où la forme euclidienne que prendra l'Éthique).

Ce que je dis est, je précise, une simplification outrageuse. Ce traité a quelque chose de rebelle, il est très fin, très subtil, et je pense qu'une simple lecture comme la mienne apporte fatalement des contresens. Toujours est-il que les réflexions sur nos modes de penser restent admirables, et qu'elles donnent un aperçu archéologique des terrains glissants qui fondent la Raison.

SPINOZA Baruch, Traité de la réforme de l'entendement, Tractatus de intellectus emendatione, Flammarion, GF bilingue.
Note sur l'édition : celle-ci a le mérite d'être bilingue (le latin de Spinoza n'est pas très difficile, contrairement à sa pensée), et les commentaires ainsi que l'introduction sont très éclairants. Il est dommage que dans le texte latin, on ne puisse pas faire la différence entre le s et le f, pour rappeler la typographie du 17° siècle, au détriment de la clarté.
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Publié dans Philosophie

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