Emmanuel KANT, Anthropologie d'un point de vue pragmatique

Publié le par Lucretius

Kant est connu pour avoir révolutionné la métaphysique dans la Critique de la raison pure, en abordant ses problèmes d'une manière nouvelle : il s'agit d'étudier la raison en elle-même, d'établir selon quels concepts fondamentaux elle fonctionne. Partant de là, tous les concepts qui sont formés ne proviennent non pas des choses-mêmes, mais du traitement rationnel qui unifie le divers des sensations. Les concepts a priori (causalité, unité multiplicité, etc.) visent à donner une forme aux représentations, mais ne peuvent pas servir à représenter l'absolu. La métaphysique théorique traditionnelle est donc radicalement critiquée. Kant est aussi célèbre pour avoir théorisé magistralement l'éthique, fondée sur l'idée que l'autre est la finalité de la raison pratique.
Mais on connaît moins Kant comme analyste de l'homme dans toutes ses composantes, qui a ouvert des chantiers monumentaux pour la pensée, et qui est précurseur des sciences humaines modernes. C'est ce dernier Kant, étonnant, stimulant, plein de génie, qui se fait jour dans Anthropologie d'un point de vue pragmatique.


La préface de l'ouvrage définit l'antropologie comme "une doctrine de la connaissance de l'homme, formulée de manière systématique" ; celle-ci pouvant être conçue d'un point de vue "physiologique" (c'est à dire vers l'exploration de la nature humaine) ou d'un point de vue pragmatique (c'est à dire, en tant que l'homme agit par liberté). L'anthropologie d'un point de vue pragmatique vise à un type de connaissance utilisable par l'homme, pour mieux établir ses finalités, et agir conformément à celles-ci. Mais cette connaissance ne va pas de soi, et rencontre des difficultés, que Kant soulève dès le départ. L'homme, s'il est observé par un autre, éprouve une gêne qui le porte à la dissimulation; l'homme s'il s'observe lui-même, vit une sorte de contradiction, car dans l'attitude d'observation, les mobiles de l'action sont au repos, de sorte que c'est l'observation elle même qui dérobe à l'observateur son objet. Enfin, la seconde nature constituée par l'ensemble de nos habitudes brouille encore cette observation.
Néanmoins, Kant tâche de définir les conditions de l'observation, en analysant par exemple la "conscience de soi", ou "le sens interne", ce dernier étant la sensation interne de nos propres représentations, dans un flux temporel. Mais Kant, prenant le point de vue pragmatique, montre les dangers auxquels s'expose une observation excessive du sens interne.Car cette observation se fait hors de la pierre de touche de l'expérience (externe), et se produit dans un cadre non spatial. De sorte que les produits de l'imagination surgissent à l'observation de la même manière que les autres pensées, et on finit par prendre pour réalité objective, ce qu'on a soi même mis. C'est ce genre d'illusions subjectives que Kant ne cesse de dénoncer dans le "mysticisme", et aussi ce qui constitue déjà le romantisme naissant.

 
Critique par anticipation de l'égolâtrie romantique, cet ouvrage contient des aperçus stupéfiants de modernité. Par exemple, le premier chapitre montre comment la conscience de soi n'apparait pas tout de suite chez l'enfant, et se fait progressivement. Le philosophe en vient même à analyser le langage des nourissons, l'apparition tardive du "je", qui se substitue au "il" par lequel au départ le nourrisson se désigne lui-même. Ce genre d'analyses est le point de départ d'observations plus systématiques et plus poussées qui ne se feront qu'au 20° siècle. Je renvoie par exemple à Winnicott.
Que dire aussi de son analyse des passions? À l'analyse traditionnelle des passions comme états passifs de l'âme (chez Descartes, l'âme subit des transports corporels), Kant oppose une analyse de la passion comme activité de l'esprit, dont la faculté d'entendement n'est nullement absente. L'affect surgit, étonne, ou donne des réactions brutales, mais la passion au contraire calcule. La faculté de l'entendement est utilisée de manière fermée, en fonction d'une seule idée, et forme une cohérence pour elle-meme. Il s'agit d'un usage privé de la raison, dans lequel elle s'enferme sans confronter ses vues avec autrui. Significativement, Kant finit par substituer au terme de passion ce lui de manie.
Son analyse de la folie va dans le même sens. La folie n'est pas déraison. Elle consiste en un usage particulier de la raison (qui peut construire un délire).
Kant jouit d'une triste réputation d'austère systématique plein de sécheresse, alors qu'il s'agit d'un des génies les plus curieux et les plus fertiles qui n'ait jamais été, et qu'il a su reposer tous les problèmes de la philosophie classique, pour les ouvrir vers notre modernité.

KANT (Emmanuel), Anthropologie d'un point de vue pragmatique, GF.
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Publié dans Philosophie

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